Introduction
Il y a un peu prés trois décennies, j’étais étudiant
au département de sociologie de la faculté des
lettres à Aix en Provence et je devais rédiger
mon mémoire de maîtrise. J’avais choisi
de travailler sur les nomades tziganes et la culture urbaine,
avec la malchance que toutes les notes que j’avais prises
sur le terrain, avaient disparu du secrétariat du département,
lieu où je les avais déposées pour qu’elles
soient transmises à ma directrice de mémoire.
Par rejet ou par rage à cet acte inconcevable et injuste,
j’ai décidé de rédiger une histoire,
-celle de la disparition mystérieuse de mes notes-, à la
place de mon mémoire. Résultat, ma directrice
juge mon travail plutôt comme un écrit d’une
acceptable performance littéraire, mais pas du tout
comme un mémoire de maitrise.
Une bonne chose finalement, parce que je ne suis jamais devenu
sociologue et j’ai pu continuer ma vie de saltimbanque
musicien.
Qui aurait pensé que presque trente ans après
je serais confronté de nouveau à rédiger
un mémoire.
Je me suis construit dans la légèreté,
et la rigueur est pour moi un chalenge lourd dans tous les
aspects de la vie. Ca n’a été rien de facile
et j’ai failli renoncer à plusieurs reprises.
Mais j’ai fini par m’y mettre.
Au départ j’ai voulu centrer ma réflexion
sur l’expérience dans les ateliers de musique
que j’animais au service des enfants autistes de l’hôpital
Montperrin à Aix en Provence. Mais les rapports avec
ce service n’étaient pas favorables, et je n’avais
aucun moyen d’accès à des données
que je considérais importantes pour le développement
de ma réflexion, si je voulais aborder ce sujet.
En considérant que cette expérience relève
de l’importance ; j’ai voulu écrire
un annexe pour partager l’expérience vécu
dans cet atelier avec un groupe de trois enfants autistes.
Mais je n’ai pas eu le temps de traduire mes notes de
l’espagnol. Déjà le faire pour le corps
de ce mémoire a été une titanesque tâche
pour moi.
Heureusement j’avais la possibilité de travailler
sur mon expérience avec les adolescents, puisque j’anime
un atelier de musique avec le service Oxalis du même
hôpital, qui offre de meilleures conditions pour mon
projet.
Quand j’étais jeune enfant, le monde des adultes
me terrifiait, mais j’étais fasciné par
l’idée d’avoir un jour 15 ans. A cette époque
mon père était le seul adulte avec lequel je
pouvais communiquer et j’aimais beaucoup la fascination
qu’il avait pour la musique. Il avait l’habitude
de passer des heures assis sur un fauteuil au milieu d’énormes
baffles, et un équipement de musique qui était à la
pointe de la technologie dans ces années - là.
Quand j’ai eu mes premières crises de pré-
adolescent j’avais mal, ce n’était pas un
mal physique, il était relié à la respiration
peut être et à l’espace universel. Je m’enfermais
dans ma chambre et j’observais l’univers, les couchés
de soleil, le mouvement des nuages et l’arrivée
de la nuit avec ses hordes de mystères et de lumières.
J’avais hérité de mon grand frère
un tourne - disques portable et je passais des heures à écouter
les sonates pour piano de Beethoven, à souffrir et à me
soigner avec les notes du piano.
C’étaient mes premières séances
de musicothérapie dans lesquelles j’étais
patient et thérapeute au même temps.
J’ai l’impression que ces jeunes adolescents
que je rencontre dans les ateliers ont un mal qui ressemble
au mien quand j’étais moi-même jeune adolescent,
et je suis persuadé que la musique est un « pont
sur les eaux troubles » de cet âge difficile,
capable de soigner ou au moins de servir de bouée de
sauvetage et être vecteur de guérison.
Vers mes quinze et seize ans, des cousins qui habitaient à Bogota,
sont venus passer les vacances chez nous à Cali. Ils
avaient formé un groupe de musique avec des guitares
et chantaient à la radio. J’avais trouvé la
passion de ma vie, je voulais chanter et jouer de la guitare.
Quand ils sont partis, ils m’ont laissé écrits
quelques accords et m’ont appris les bases de la guitare.
Comme je n’avais pas cet instrument, alors j’allais
chez mon voisin qui en avait une et je passais des journées
entières à jouer sur le seuil de l’entrée
de sa maison. Je lui rendais sa guitare et revenais le lendemain.
Il s’est passé peu de temps avant que mon père
s’en aperçoive et m’offre ma première
guitare à l’occasion d’un noël.
Tout ça pour dire à quel point la musique et
la guitare m’ont sauvé peut être même
la vie.
Et combien pour un adolescent qui a mal la musique peut être
ce pont qui lui permette d’exprimer sa détresse,
ou au moins de la supporter.
Il y a eu un autre moment de ma vie où la musique
a été d’une grande importance, et a eu
un rôle définitif.
En avril 2004, j’avais suivi des examens de routine,
le bilan annuel que nous prenons l’habitude de faire
après quarante ans. Mon marqueur de PSA était
haut, raison pour laquelle j’ai dû consulter un
spécialiste avec le protocole habituel de biopsie de
la prostate. Le résultat était positif.
Ma vie est tombée comme un château de cartes,
je me regardais dans le miroir et me disais c’est fini.
Un désespoir prenant m’envahit, je pensais à mes
enfants, ma famille, mes proches. Par chance la tumeur était
encore dans un état précoce, et j’avais
statistiquement des bonnes probabilités de survie.
J’ai était traité avec une curiethérapie
de la prostate en avril 2005 et à partir de ce moment
peu à peu ma vie s’est transformée. J’ai
beaucoup lu sur le cancer, je suis allé voir un psychiatre
et j’ai eu les conseils merveilleux d’une amie,
médecin homéopathe, qui m’a dit une phrase
que j’ai gardée dans ma mémoire : « c’est
la musique qui va te sauver la vie».
J’étais plus à l’écoute
de mon corps et une soif spirituelle m’a amené à élargir
mon intérêt pour la souffrance intérieure,
les rapports de nos blessures du passé avec nos maladies
du présent. J’ai senti le besoin de me rendre
musicalement utile. J’avais compris que je pouvais en
partie me soigner en faisant de mes prestations de musique
un acte d’amour.
Depuis ma jeunesse j’enseigne la guitare et plus récemment
le piano. J’ai appris de manière intuitive à me
rendre compte que les cours de musique n’étaient
pas seulement ça ; des cours. Ils sont aussi des
séances d’échanges qui parfois prennent
les caractéristiques de séance d’une sorte
de thérapie.
C’est peut être cette particularité qui
a fait que je sois contacté par le service Oxalis de
l’hôpital psychiatrique de Montperrin d’Aix
en Provence pour animer les ateliers de musique.
J’ai commencé par un atelier de percussions
et très rapidement j’ai compris la potentialité que
cette activité avait. Ca me passionnait mais il me manquait
des outils. Alors j’ai commencé à chercher
et j’ai découvert la musicothérapie.
Je suis encore sous contrôle médical, et je pense
que quand nous sommes souffrants d’une grave maladie
comme est le cancer, nous restons à vie sur cette corde
raide sur laquelle nous sommes conscients que la mort est là à côté,
qu’elle est réelle et fait partie de notre vie.
Au même temps j’essaie de continuer à vivre
la vie comme le titre de la chanson « La vie est
un carnaval » de Celia Cruz, Chanteuse Cubaine.
Je vais d’abord raconter mes rapports avec l’institution
avec laquelle je travaille et la décrire de mon point
de vue. Ensuite je souhaiterais décrire ma place dans
cette institution et aussi les ateliers de musique que j’anime.
En deuxième partie je vais essayer de faire une approche
de ce que l’on comprend pour la période adolescente
et l’adolescent face aux troubles qui se présentent à l’occasion
de cette période.
En troisième partie je parlerai de la musicothérapie
et je finirai en quatrième partie en vous faisant partager
mon vécu dans les séances avec les adolescents
d’Oxalis et l’analyse de mon travail.
Ce que j’aimerais c’est de montrer que dans cette
période de la vie où nous sommes dans le paradoxe
d’être durs comme un guerrier et fragiles comme
un petit enfant, la musique en tant
qu’outil thérapeutique
peut être un médiateur de présence, une
présence que se caractérise par la prise de pouvoir
de soi. Pouvoir s’exprimer, pouvoir, agir, rejeter, s’émouvoir,
détester à travers l’univers musical instrumental
ou non.
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