Mémoire de Carlos RENGIFO
Soutenu janvier 2009
 
  La musique te sauvera la vie

Mention
Bien

 
Introduction

Il y a un peu prés trois décennies, j’étais étudiant au département de sociologie de la faculté des lettres à Aix en Provence et je devais rédiger mon mémoire de maîtrise. J’avais choisi de travailler sur les nomades tziganes et la culture urbaine, avec la malchance que toutes les notes que j’avais prises sur le terrain, avaient disparu du secrétariat du département, lieu où je les avais déposées pour qu’elles soient transmises à ma directrice de mémoire.

Par rejet ou par rage à cet acte inconcevable et injuste, j’ai décidé de rédiger une histoire, -celle de la disparition mystérieuse de mes notes-, à la place de mon mémoire. Résultat, ma directrice juge mon travail plutôt comme un écrit d’une acceptable performance littéraire, mais pas du tout comme un mémoire de maitrise.

Une bonne chose finalement, parce que je ne suis jamais devenu sociologue et j’ai pu continuer ma vie de saltimbanque musicien.

Qui aurait pensé que presque trente ans après je serais confronté de nouveau à rédiger un mémoire.

Je me suis construit dans la légèreté, et la rigueur est pour moi un chalenge lourd dans tous les aspects de la vie. Ca n’a été rien de facile et j’ai failli renoncer à plusieurs reprises.
Mais j’ai fini par m’y mettre.

Au départ j’ai voulu centrer ma réflexion sur l’expérience dans les ateliers de musique que j’animais au service des enfants autistes de l’hôpital Montperrin à Aix en Provence. Mais les rapports avec ce service n’étaient pas favorables, et je n’avais aucun moyen d’accès à des données que je considérais importantes pour le développement de ma réflexion, si je voulais aborder ce sujet.

En considérant que cette expérience relève de l’importance ; j’ai voulu écrire un annexe pour partager l’expérience vécu dans cet atelier avec un groupe de trois enfants autistes. Mais je n’ai pas eu le temps de traduire mes notes de l’espagnol. Déjà le faire pour le corps de ce mémoire a été une titanesque tâche pour moi.

Heureusement j’avais la possibilité de travailler sur mon expérience avec les adolescents, puisque j’anime un atelier de musique avec le service Oxalis du même hôpital, qui offre de meilleures conditions pour mon projet.

Quand j’étais jeune enfant, le monde des adultes me terrifiait, mais j’étais fasciné par l’idée d’avoir un jour 15 ans. A cette époque mon père était le seul adulte avec lequel je pouvais communiquer et j’aimais beaucoup la fascination qu’il avait pour la musique. Il avait l’habitude de passer des heures assis sur un fauteuil au milieu d’énormes baffles, et un équipement de musique qui était à la pointe de la technologie dans ces années - là.

Quand j’ai eu mes premières crises de pré- adolescent j’avais mal, ce n’était pas un mal physique, il était relié à la respiration peut être et à l’espace universel. Je m’enfermais dans ma chambre et j’observais l’univers, les couchés de soleil, le mouvement des nuages et l’arrivée de la nuit avec ses hordes de mystères et de lumières.

J’avais hérité de mon grand frère un tourne - disques portable et je passais des heures à écouter les sonates pour piano de Beethoven, à souffrir et à me soigner avec les notes du piano.

C’étaient mes premières séances de musicothérapie dans lesquelles j’étais patient et thérapeute au même temps.

J’ai l’impression que ces jeunes adolescents que je rencontre dans les ateliers ont un mal qui ressemble au mien quand j’étais moi-même jeune adolescent, et je suis persuadé que la musique est un « pont sur les eaux troubles » de cet âge difficile, capable de soigner ou au moins de servir de bouée de sauvetage et être vecteur de guérison.

Vers mes quinze et seize ans, des cousins qui habitaient à Bogota, sont venus passer les vacances chez nous à Cali. Ils avaient formé un groupe de musique avec des guitares et chantaient à la radio. J’avais trouvé la passion de ma vie, je voulais chanter et jouer de la guitare.

Quand ils sont partis, ils m’ont laissé écrits quelques accords et m’ont appris les bases de la guitare. Comme je n’avais pas cet instrument, alors j’allais chez mon voisin qui en avait une et je passais des journées entières à jouer sur le seuil de l’entrée de sa maison. Je lui rendais sa guitare et revenais le lendemain.

Il s’est passé peu de temps avant que mon père s’en aperçoive et m’offre ma première guitare à l’occasion d’un noël.

Tout ça pour dire à quel point la musique et la guitare m’ont sauvé peut être même la vie.

Et combien pour un adolescent qui a mal la musique peut être ce pont qui lui permette d’exprimer sa détresse, ou au moins de la supporter.

Il y a eu un autre moment de ma vie où la musique a été d’une grande importance, et a eu un rôle définitif.

En avril 2004, j’avais suivi des examens de routine, le bilan annuel que nous prenons l’habitude de faire après quarante ans. Mon marqueur de PSA était haut, raison pour laquelle j’ai dû consulter un spécialiste avec le protocole habituel de biopsie de la prostate. Le résultat était positif.

Ma vie est tombée comme un château de cartes, je me regardais dans le miroir et me disais c’est fini. Un désespoir prenant m’envahit, je pensais à mes enfants, ma famille, mes proches. Par chance la tumeur était encore dans un état précoce, et j’avais statistiquement des bonnes probabilités de survie.

J’ai était traité avec une curiethérapie de la prostate en avril 2005 et à partir de ce moment peu à peu ma vie s’est transformée. J’ai beaucoup lu sur le cancer, je suis allé voir un psychiatre et j’ai eu les conseils merveilleux d’une amie, médecin homéopathe, qui m’a dit une phrase que j’ai gardée dans ma mémoire : « c’est la musique qui va te sauver la vie».

J’étais plus à l’écoute de mon corps et une soif spirituelle m’a amené à élargir mon intérêt pour la souffrance intérieure, les rapports de nos blessures du passé avec nos maladies du présent. J’ai senti le besoin de me rendre musicalement utile. J’avais compris que je pouvais en partie me soigner en faisant de mes prestations de musique un acte d’amour.

Depuis ma jeunesse j’enseigne la guitare et plus récemment le piano. J’ai appris de manière intuitive à me rendre compte que les cours de musique n’étaient pas seulement ça ; des cours. Ils sont aussi des séances d’échanges qui parfois prennent les caractéristiques de séance d’une sorte de thérapie.

C’est peut être cette particularité qui a fait que je sois contacté par le service Oxalis de l’hôpital psychiatrique de Montperrin d’Aix en Provence pour animer les ateliers de musique.

J’ai commencé par un atelier de percussions et très rapidement j’ai compris la potentialité que cette activité avait. Ca me passionnait mais il me manquait des outils. Alors j’ai commencé à chercher et j’ai découvert la musicothérapie.

Je suis encore sous contrôle médical, et je pense que quand nous sommes souffrants d’une grave maladie comme est le cancer, nous restons à vie sur cette corde raide sur laquelle nous sommes conscients que la mort est là à côté, qu’elle est réelle et fait partie de notre vie. Au même temps j’essaie de continuer à vivre la vie comme le titre de la chanson « La vie est un carnaval » de Celia Cruz, Chanteuse Cubaine.

Je vais d’abord raconter mes rapports avec l’institution avec laquelle je travaille et la décrire de mon point de vue. Ensuite je souhaiterais décrire ma place dans cette institution et aussi les ateliers de musique que j’anime.

En deuxième partie je vais essayer de faire une approche de ce que l’on comprend pour la période adolescente et l’adolescent face aux troubles qui se présentent à l’occasion de cette période.

En troisième partie je parlerai de la musicothérapie et je finirai en quatrième partie en vous faisant partager mon vécu dans les séances avec les adolescents d’Oxalis et l’analyse de mon travail.

Ce que j’aimerais c’est de montrer que dans cette période de la vie où nous sommes dans le paradoxe d’être durs comme un guerrier et fragiles comme un petit enfant, la musique en tant qu’outil thérapeutique peut être un médiateur de présence, une présence que se caractérise par la prise de pouvoir de soi. Pouvoir s’exprimer, pouvoir, agir, rejeter, s’émouvoir, détester à travers l’univers musical instrumental ou non.

 

 
 
 

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